En ce moment
Voici une technique de manipulation très subtile : la gestion de la perception

Voici une technique de manipulation très subtile : la gestion de la perception

Le cerveau humain est un outil absolument fascinant. En tant que passionné de psychologie humaine et de neurosciences, je ne peux moi même m’empêcher de m’extasier devant les prouesses extraordinaires de cet organe, à la fois un outil au service de l’Homme et une redoutable « arme de pensée ». Les mentalistes qui sommeillent en nous comprennent évidemment la nécessité indéniable d’en connaître le fonctionnement le plus précisément possible, pour exploiter au maximum le potentiel de notre propre cerveau. Néanmoins, en tant que mentalistes aux sens affûtés, nous pouvons comprendre qu’il est parfois nécessaire d’exploiter le plus grand nombre de techniques pour être le plus polyvalent possible.

Abordons ensemble une technique utilisé par les politiques et les médias, tout comme par les psychologues lors de leurs thérapies : le gestion de la perception.

 

Définition de la perception

Avant d’entrer en détail dans la technique en elle même, il serait peut être judicieux de faire un point sur la notion de « perception », au sens somato-psychologique du terme. Étymologiquement, « perception » viendrait du latin perceptio / perceptum qui signifie « capter / saisir ». On retrouve ainsi l’idée d’une donnée nouvelle « captée, saisie » par le cerveau, qui sera analysée et décortiquée pour induire une réponse comportementale adéquate. La version 2011 du Grand Dictionnaire de la Psychologie définit la perception comme  :

l’ensemble des mécanismes et des processus par lesquels l’organisme prend connaissance du monde et de son environnement sur la base des informations élaborées par les sens

Détaillons un peu le propos sur le plan biologique.

Le processus perceptif fonctionne selon un schéma bien spécifique. Dans un premier temps, les récepteurs externes (les yeux, le nez, les oreilles, le corps, etc.) vont capter une information émise par l’environnement (la vue d’une voiture, le bruit du moteur, l’odeur d’essence, etc.). L’information remonte alors jusqu’au cerveau, à travers les lobes frontal et pariétal, qui vont activer le système sensorimoteur – dit plus familièrement « perceptif » – chargé de traiter cette nouvelle information exogène (d’un milieu extérieur). Le cerveau ayant acquis cette « sensation » va ensuite créer une illusion sensorielle se basant sur un ou plusieurs sens, qui sera nommé « perception ». D’un point de vue psychique, l’être humain ne voit pas, ne sens pas, ne ressent pas. Tout cela n’est que la perception émise par le cerveau, le traitement à la fois simple et complexe de toutes les informations externes acquises par nos sens.

 

les images, un outil de gestion de la perception

Le célèbre tableau du peintre René Magritte La Trahison des Images est l’exemple parfait de ce que j’essaye d’expliquer aujourd’hui. Là où nous voyons tous une pipe sur un fond jaune, Magritte nous rétorquerait que son tableau n’est que « la représentation d’une pipe sur un fond jaune ». Notre cerveau assimile les informations extérieures et les reconstitue pour nous donner une image mentale s’approchant de notre vision classique d’une pipe. Néanmoins, si vous essayez de toucher votre écran, vous constaterez bien que ce n’est pas une vraie pipe. C’est peut-être ridicule mais c’est un point essentiel à comprendre si l’on veut saisir toute l’ampleur de la technique de la gestion de la perception.

La perception ne doit pas être confondue avec l’évocation, qui est elle un phénomène introspectif. La douleur dans votre bras quand vous vous pincez par exemple n’est pas une perception, mais bien une évocation car c’est votre cerveau qui encode l’info extérieur (le pincement) et qui vient lui placer un filtre interne (le ressenti de la douleur).

 

Quelles sont les différentes formes de perception ?

Abordons maintenant les trois formes classiques de la perception. Premièrement, la perception extéroceptive qui concerne l’ensemble des perceptions de ce qui est extérieur à nous, qui seront acquises par l’intermédiaire de nos cinq sens. Le fait de voir un arbre par la fenêtre est un exemple de cette perception.

Le deuxième type de perception se nomme perception proprioceptive et concerne l’ensemble des perceptions relatives au corps et à nos muscles. Prendre un objet en main relève de la proprioception. Le cerveau est ainsi fait qu’il est même possible de changer de point de vue pour certains types de perceptions. Si vous vous prenez le bras droit avec votre bras gauche, vous aurez deux points de vue possibles. Soit vous vous concentrez sur le bras droit et vous êtes dans la proprioception car vous « ressentez » le toucher de votre main gauche, soit vous vous concentrez sur le bras gauche et à ce moment là vous êtes dans l’extéroception, car vous ressentez votre main qui touche le bras. Une fois l’expérience faite, vous pourrez même vous amuser à changer de perception.

Enfin la dernière perception est appelé perception entéroceptive, « celle qui vous informe que vous venez de prendre un café ou ce qu’il se passe dans votre gorge » selon l’Alphabet des Concepts Psychologiques.

 

Manipuler avec la technique de gestion de la perception

Maintenant que les bases ont été posé, entrons ensemble dans les procédés techniques.  Le cabinet EGIDERIA donne une très bonne définition de la technique de gestion de la perception :

La gestion de la perception (perception management) est une stratégie de contrôle qui a pour objectif de réguler et d’influencer les processus d’interprétations, de conclusions et de décision d’un groupe ou d’une personne.

De la même manière qu’un cerveau peut être induit en erreur par les illusions d’optiques, il est possible d’influencer un individu pour l’amener à réaliser des comportements très spécifiques en modifiant de manière subtile sa perception extéroceptive et/ou proprioceptive, en nuançant constamment le point du vue sur un objet. Les médias et les politiques sont des pros de cette technique.

Quand on réfléchit un moment sur son utilisation, il est incroyable de remarquer que c’est la base de tout exercice du pouvoir. C’est également une méthode expérimentale formidable pour les psychologues qui cherchent à manipuler des variables pour faire correspondre des données à leurs exigences en laboratoire. Plutôt que d’entrer dans un long discours théorique, donnons plutôt un exemple in vivo.

 

Un exemple d’application en manipulation politique

La gestion de la perception en politique et à travers les médias

Gestion de la perception : un exemple en image d’application politique

J’ai donc décidé de vous placer un extrait du discours politique (datant de 2011) de notre ancien président Nicolas Sarkozy dans lequel j’ai mis en couleur les plus grandes nuances perceptives dans le discours avec en rouge, les arguments donnant du crédit au gouvernement, en vert les vérités sur la situation en France, et en bleu ce qui avait pu être évité (selon Sarkozy). Ce discours est une mine d’éléments à ce niveau là, je m’excuse donc d’avance pour les oublis.

 

 » Il y a trois ans, le 25 septembre 2008, au pire moment de la tourmente financière qui allait plonger l’économie mondiale dans la plus grande crise depuis la deuxième guerre mondiale, c’est dans cette même salle que je me suis adressé aux Français.

Je n’ai pas écouté ceux qui me conseillaient de ne rien dire de peur qu’en disant la vérité, on créât la panique. J’avais la conviction que pour sauver la confiance, pour éviter la peur, il fallait au contraire dire la vérité aux Français.

Cette vérité, les Français étaient prêts à l’entendre.
Leur dire la vérité, c’était leur dire que la France ne pouvait pas rester à l’abri d’une crise planétaire.
C’était leur dire que cette crise était grave, qu’elle allait durer, qu’elle aurait des conséquences sur la croissance, sur le chômage, sur le pouvoir d’achat.

Leur dire la vérité, c’était leur dire que tout le système bancaire était menacé, que leurs économies déposées dans les banques étaient menacées mais que nous ne laisserions aucune banque faire faillite, que nous ne permettrions pas qu’un seul Français perdît un seul centime de ses dépôts.

Pas une seule banque n’a fermé ses portes, pas un seul centime de dépôt n’a été perdu grâce au plan de sauvetage bancaire et aux garanties apportées par l’État.

Ce ne sont pas les banquiers qui ont été secourus.
Ce ne sont pas les actionnaires des banques qui ont été protégés.
Ce sont les économies des Français qui ont été sauvées ainsi que leurs emplois car la faillite d’une banque aurait entraîné celle de toutes les autres et c’est l’économie tout entière qui, privée de crédit, se serait effondrée.

Et cela n’a pas coûté un centime au contribuable.

Dire la vérité aux Français, c’était leur dire que l’État ne pouvait pas indéfiniment financer ses dépenses courantes et ses dépenses de solidarité par l’emprunt, parce qu’un jour, il faut payer ses dettes.

Dire la vérité aux Français, c’était leur dire que la crise était une crise structurelle qui nécessitait des réponses structurelles, qu’elle appelait à accélérer le rythme des réformes, non pas à l’arrêter ou à le ralentir.

Dire la vérité aux Français, c’était leur dire que pour sortir de la crise il faudrait travailler davantage et non pas moins.

Je sais que la vie d’un grand nombre de Français est plus difficile aujourd’hui, après trois ans de crise.

Je sais que malgré toutes les mesures qui ont été prises, beaucoup de Français ont souffert et continuent de souffrir.

Chacun a dû faire des efforts, chacun a dû faire des sacrifices.

Mais prenons le temps de regarder autour de nous dans quelle situation se trouvent les pays européens qui n’ont pas pris à temps la mesure de la crise, qui n’ont pas fait à temps les efforts nécessaires. Ils ont été obligés de baisser les salaires et les retraites et d’augmenter massivement les impôts.

J’ai volontairement omis la majeure partie du discours pour ne pas faire trop long. Remarquez que les phases de vérités sur la situation en France sont plus des tentatives de persuasion qu’autre chose. Ainsi, voila comment l’opinion publique peut être manipulé aisément par nos chers politiciens et médias. Il est intéressant de constater l’ampleur des techniques rhétoriques utilisées.

 

Un exemple d’application en thérapie

En psychologie clinique, dans le cadre d’une thérapie de gestion du stress ou de la dépression par exemple, les psychologues vont utiliser ce que l’on nomme des « stratégies de coping », ayant pour but de réduire voire éliminer complètement les sources du stress (ou dépression). Il existe en tout 14 sous stratégies mais l’une des principales dont je vais vous faire part aujourd’hui s’apparente justement à la gestion de la perception. Certain d’entre vous y verront peut être des idées PNListes, et il n’auraient pas entièrement tort. Ce n’est cependant pas l’intégralité du concept heureusement. Donnons un cas concret.

 

Monsieur X vient voir son psy pour lui faire part de ses problèmes de dépression. Voici son discours :

 

Bonjour Monsieur,

Je viens vous voir parce que je ne me sens pas bien du tout. Je n’ai envie de rien. J’ai pas envie de manger, je dors presque pas. Je passe mes journées couché au lit, j’ai strictement aucune envie de faire quoique ce soit. Je n’ai aucun projet d’avenir, et pire encore, aucune volonté de vivre plus longtemps.

 

Je vous fais la version soft ;)

Le psychologue, face à un tel patient, devra obligatoirement user de la gestion de la perception pour aborder le problème du sujet. Il va donc passer par l’introspection de manière quasi-inévitable, et user de techniques rhétoriques de redirection langagière (et donc gestion de la perception) pour permettre au patient, dans un premier temps, de supprimer les négations, ou de les minimiser, puis de changer ses perceptions pour lui faire prendre conscience de son état. Le but de la thérapie sera ainsi de focaliser le patient sur son avenir au long terme.  Les techniques relevant d’un Master 1 en clinique, je ne m’étalerai pas dessus car je ne les connais pas moi même (seulement les grandes lignes). Mais au terme de la thérapie, le patient sur le même discours, présenterait certaines évolutions :

 

Je suis venu vous voir car je me sentais bizarre. Mes envies ne m’apparaissent pas clairement. Il est vrai que je mangeais et dormais peu. Mes journées se résumaient à rester au lit et regarder la télé, sans autre préoccupation que de flemmarder. La thérapie m’a permit de mieux m’appréhender et me comprendre moi même, et j’ai beaucoup de projets pour l’avenir.

 

(Exemple extrait d’un manuel de Psy Clinique).

 

Il est donc intéressant de constater que la gestion perceptive est une technique utile à bien des égards. En thérapie, elle peut être cruciale pour aider un patient à rediriger un discours pour son propre bien. En manipulation pure, c’est également un outil à utiliser pour obtenir des résultats efficaces en terme de comportement à induire chez un individu. Chacun trouvera, avec cette technique, midi à sa porte !

 

Pour aller plus loin : une analyse de la gestion de la perception dans les supermarchés.

(note : je ne partage pas forcément l’avis de l’auteur sur les supermarchés, mais les analyses de techniques de manipulation par la gestion de la perception sont intéressantes).

 

Sources

Sources

Cours de Psychologie Cognitive en L1 Psychologie, A. Tcherkassof, Introduction à la Psychologie Générale, Université Pierre Mendès France, Grenoble. (2013)

Cours de Neurobiologie en L1 Psychologie, A. Campagne, Biologie Générale, Université Pierre Mendès France, Grenoble. (2013).

Grand Dictionnaire de la Psychologie, éd. Larousse, (2011)

Psychologie : commencez avec les meilleurs professeurs, éd. Evene.

La Gestion de la Perception, Cabinet EGIDERIA :

http://exploratioexp…-la-perception/

Alphabet des Concepts Psychologiques :

http://www.gestionme…/perception.htm

Etymologie de la « perception », Wiktionnaire :

http://fr.wiktionary…wiki/perception

Discours de Propagande et Techniques de Manipulation, A. Dorna

http://www.fssp.uaic…tehno_final.pdf

Déclaration de M. Nicolas Sarkozy, Président de la République, sur les réponses gouvernementales et européennes face à la crise économique et aux difficultés de la Zone euro, à Toulon le 1er décembre 2011.

http://discours.vie-…/117002686.html

À propos Lucius

Lucius
Jeune passionné de sciences sociales et de zététique, j'essaye d'amener un regard critique et objectif sur les différents aspects du mentalisme. Bien que fasciné par les "pouvoirs" de l'hypnose ou le "décryptage" du non verbal, je garde à l'esprit qu'un mentaliste doit aussi savoir remettre en cause sa propre discipline pour l'aider à évoluer.

Un commentaire.

  1. Merci pour l’article, et en prime les liens sont une vrai mine d’or :).

Poster une réponse

Votre adresse email ne sera jamais publiée. Les champs obligatoires sont indiqués *

*

3 × 5 =

Remonter